Encore un qui s'en va...
Inconnu du grand public, irremplaçable pour ses amis.
J'ai quelque peu peu hésité avant de le citer sur Kikourou, tout d'abord parce que je ne le connais qu'au travers d'une amie, au travers quel vilain mot, et ensuite parce que l'alpinisme ne doit pas se communiquer qu'au travers des drames.
Quel sale mot, vraiment.
Quelles sale période.
Adieu Hugues.
A la manière de…
Aujourd’hui : G. Pérec.
Je me souviens de ce chauffeur de taxi au Caire, qui avait lâché le volant pour accompagner la musique d’Oum Kalsoum. Je t’emmenais à l’aéroport, notre amour s’effilochait dans cette rue de poussière qui dansait en ondulant…
Je mes souviens d’un jus de mangue, sur le toit de l’hôtel à Kathmandu, au retour d’une expédition difficile. Tu tentais d’apercevoir l’Everest à la jumelle, je tentais d’écrire une lettre aux amis disparus…
Je me souviens de ce jogging solitaire sur la Cinquième Avenue, tellement tôt le matin. Un taxi jaune s’est arrêté à mon niveau, il m’a souhaité le bonjour. Il était algérien, j’étais français, le Jazz pulsait sous la porte d’un club…
Je me souviens d’elle, nous sortions de l’Hermitage. La nuit polaire figeait Saint Pétersbourg, elle m’a lu les lignes de la main en marmonnant, je n’ai rien compris. Notre amour se fondait dans la nuit russe, ses jupes de couleur ont disparu si vite. Peut-être une tchétchène ?
Je me souviens de Ianis et de nos cadeaux. Ma lampe frontale pour lui, son grand couteau de Crétois pour moi. La nuit nous avons chassé, au petit jour le lapin était rôti. Un bateau m’attendait, je l’ai laissé partir et je suis resté une semaine…
On dit que l’on peut tout voler à un homme, sauf ses souvenirs. Le voyage est une matière dont mes souvenirs sont faits. Une définition possible pour le mot « vacances » ?
Oooooh ma petite chérie, où es-tu maintenant ?
papa est un mauvais papa, papa s'est mis en colère, très fort, très très fort. papa s'est mis en colere trop fort, tu sais.
ca ne sert à rien du tout de se mettre en colère. ma petite, ma toute petite, voilà que je t'ai perdu à nouveau. ça n'est pas possible, non pas maintenant !
Ooooooooooooooh mon tout petit bout, pourquoi papa n'a pas fait plus attention ? je ne te vois plus, à cause de cette grosse colère, tu n'es plus avec moi maintenant, je ne te trouve plus.
tu étais la dernière à me tenir compagnie, et je suis seul... tellement seul maintenant.
aaaaaaaaaahhhrrrr il faut que je te retrouve... ou est ce que j'ai bien pu te laisser. il ne faut plus que je me mette en colère aussi fort...
on m'a tout pris, tout ce que j'avais on me l'a pris. je ne demandais pourtant qu'à vivre en paix avec vous, et toi ma petite puce, voila que tu as disparu à nouveau. tu sais que papa n'est pas faché après toi, papa on lui a volé des choses importantes, il cherche à les retrouver, c'est ca qui le met en colère. papa t'aime, il t'aimera toujours, papa ne te fera jamais de mal
rrrrrrhaaaaaaaaa pourquoi est-ce qu'il a fait ca, pourquoi me prendre tout, encore et encore, il faut que je le trouve, je vais le trouver et il me rendra ce qu'il m'a volé, et je le tuerai après. comme tous les autres. il faut qu'il paie pour tout le mal qu'il nous a fait.
Oooooh ma petite chérie, je te cherche, où es-tu ? papa va te retrouver, et il te gardera toujours près de lui. il ne se mettra plus en colère si c'est ça qui te fait peur, il te le promet.
je dois retrouver ma petite puce, je dois retrouver tout qu'on m'a volé...
mais je sais lequel tuer maintenant, je m'occuperai du monstre plus tard, il paiera pour tout.
et je vais te garder toujours avec moi ma petite puce, je suis encore en colère, je suis très en colère rrrrrrrrhhhhhhhhhhaaaaaaaaa je vais le tuer, je sais lequel tuer maintenant, je vais le tuer.
Chapitre assez long... Imprimez-le pour le lire tranquillement ! Khanardô_qui_préfère_lire_du_papier_plutôt_qu'un_écran
Jeff a passé la nuit au bureau. Son garçon est en voyage scolaire en Angleterre. Au moment de monter dans l'Eurostar, Simon m'a demandé de veiller sur son papa. Il est encore pas mal perturbé par cette histoire de coup de feu tiré sur lui par un fou furieux. Je lui ai fourré cinquante livres dans la main. Tu vas mal manger cette semaine je lui ai dit et je l'ai poussé à bord. Mais comme je n'y tenais plus, je suis remonté dans le train pour le serrer contre moi ; je lui ai dit qu'il est rare de prendre plus d'une balle dans sa vie, même si on est un flic. Et qui sait, la prochaine serait peut être pour moi, hein ? Ça c'était la bêtise à pas dire, bravo la psychologie. Je suis ressorti du train en me traitant de tous les noms.
Quand on a quitté ce vestiaire, il était presque trois heures du matin. Viktor avait une pleine valise de prélèvements et moi je les avais sous les yeux, les valises. Jeff m'a offert une mousse avec un sandwich ; le jambon commençait à verdir, super, une belle fin de soirée.
On a parlé de tout et de rien, de nos impressions sur le meurtre. Je n'avais pas l'embryon du bout d'un commencement d'une idée quelconque. Depuis pas mal de temps maintenant, dans nos enquêtes, beaucoup de choses reposent sur les résultats des analyses ; Jeff et moi travaillons plutôt à l'ancienne, l'investigation et les détails pour lui, l'intuition et la gamberge pour moi. Cette nuit, à trois heures, devant ce demi mal rempli et mal servi, on était un peu « secs » lui et moi. Il m'a déposé en bas de chez moi, et il a filé au bureau, histoire de « consulter quelques archives ».
Je lui ai souhaité une bonne nuit avec tous les meurtriers gore qu'il ne manquerait pas de rencontrer au détour d'Internet, je me suis pris les pieds dans un rat crevé, sympa, puis je me suis battu avec le digicode, saleté, avant de pouvoir enfin m'allonger. Gaëlle a râlé - tu pues la bière et la clope - puis je me suis endormi je crois, avec le portait obsédant d'une petite blondinette aux traits irréguliers et au regard dur.
Ce matin, Jeff est là, pas trop mal en point finalement - Tu n'as pas dormi du tout ? Je lui demande.
Il a déjà contacté l'Identité, et défini avec Viktor les priorités pour les analyses. En premier lieu, qui était ce pauvre gars. Viktor a trouvé des dizaines d'empreintes différentes, mais sans pouvoir garantir de pouvoir les exploiter valablement. Dans un vestiaire, dans des douches, on trouve forcément une foule de traces. Hier, il a même ramassé du sperme... Toute une humanité pitoyable se presse derrière mes paupières fermées. Soudain, un éclair :
Jeff s'affaire sur son écran, il est sur autre chose.
Il a lancé une recherche d'image sur Internet, des images de médaillons en or sont affichées à l'écran.
Une petite dentelle d'or autour d'un visage féminin ; oui, il y a une ressemblance
Oui, Jeff, je me rends compte mais tout cela ne nous dit rien sur ce qui s'est passé hier... Je dis cela et en même temps une petite loupiote s'est allumée. Je les connais ces petites alertes qui s'installent dans ma tête, il y a quelque chose là, je ne sais quoi. Jeff aussi s'est arrêté de parler.
Et on va boire le café avec les croissants que je lui ai apportés. La matinée se présente mieux, on a peut-être trouvé un bout de la pelote, et j'aime ça.
Notre ami le moteur de recherche sur Internet nous a appris que le médaillon présenté se trouve au musée de l'Hermitage à Saint-Pétersbourg. Au prétexte de lui faire découvrir la Russie des Tsars, je charge la dénommée Fabienne de trouver plus d'information sur le petit bijou. Elle est bien partie pour passer la matinée au téléphone et semble du coup me faire un peu la tête.
Le temps que je remonte dans mon bureau et l'identité judiciaire m'appelle, ça n'a pas été long, on sait presque tout de la victime maintenant. Le gars s'appelait Brahim Boucida, vingt-sept ans, célibataire, employé à la Poste au tri. A l'autre bout du fil, j'entends le bruit d'un clavier. - Ah oui, ajoute mon interlocuteur, le dénommé Boucida était un sportif de haut niveau, de nombreuses victoires partout en France, une dispo pour s'entraîner, bon je vous laisse creuser de ce côté-là ; vous trouverez peut-être des choses intéressantes ? Ah, sinon rien au niveau judiciaire, pas de dope, pas de bagarre, rien. Et il a, enfin il avait, encore ses douze points sur son permis... Et il ajoute avant de raccrocher : personne ne l'a encore réclamé ?
Un sportif, tué dans un vestiaire, hmm... Il ne me faut pas plus de quelques secondes pour accéder au palmarès de ce garçon. Des places de premier, des podiums en pagaille, mais assez curieusement pas sur des courses de premier plan. Il écume les compétitions régionales, locales mais il n'apparaît jamais dans les classements d'épreuves importantes jusqu'au mois d'avril, il y a six mois. Une place de troisième au marathon de Londres ; d'après les commentaires de la presse de l'époque, il semble être sorti de nulle part. Il a mené la course jusqu'aux tous derniers kilomètres avant de céder les premières places à ses poursuivants. Il n'aurait pas voulu d'une victoire trop facile qu'il ne s'y serait pas pris autrement mais par la suite, les contrôles de dopage n'ont rien donné.
Un peu curieux tout ça. J'appelle la fédération d'athlétisme, je crois bien que c'est la première fois que la Criminelle la contacte dans le cadre d'une enquête. Une brave dame me répond que tous les palmarès de tous les athlètes sont disponibles sur Internet et que si j'ai besoin de renseignements complémentaires, pourquoi ne pas contacter l'entraîneur de ce garçon ? A dire vrai, madame, je ne suis pas sûr qu'il en ait un, un entraîneur... Tout cela me semble un poil compliqué, mais bon, je prends un rendez-vous avec un responsable, dans une heure, oui, c'est possible.
Il est parti. Bon, tant pis, je laisse les clés de la maison à Fabienne...
Et je file sans attendre la suite. Mais comme je vois bien qu'elle est vexée je reviens sur mes pas.
Ah m... je l'ai tutoyée, elle se ferme un peu plus encore mais lance toutefois un « mouais d'accord » d'assentiment.
On entre plus difficilement dans les locaux de la fédération d'athlétisme que dans un commissariat de quartier. Je dois me présenter trois fois avant que l'on me fasse entrer dans un bureau un petit peu plus petit que mon appartement. Je passe devant des portraits, des coupes en me disant que je dois sentir le tabac froid et faire un peu désordre, façon « Colombo chez les musclés ».
Au fond, un bureau en acajou de la taille d'une voiture, une grosse. Sur le bureau, une feuille de papier, une seule et un stylo à deux cents sacs posé à côté. Un téléphone et un monsieur en costard assis derrière le tout.
Ses manières sont exquises, démodées.
J'ai envie de lui dire que je cherche à mettre la main sur un musclé, un fort qui jette les gens contre les murs pour les tuer et qui pourrait faire carrière dans le lancer de poids.
Je n'ajoute rien sur cette place de troisième un peu incongrue, attendons de voir.
Le bonhomme semble vouloir ménager ses effets, à moins que, simplement, la sénilité ?
Je me sens un peu nerveux ce matin. Il vaut mieux que je le laisse parler.
L'évocation des Jeux Olympiques semble le placer dans un état de ferveur quasi religieuse, je le ramène vite fait dans le réel en lui demandant s'il arrive souvent que de parfaits inconnus arrivent du jour au lendemain sur un podium.
Oui, mais son entourage, ses relations, son entraîneur, quelqu'un qui lui en aurait voulu ? Rien, rien de tout cela, un parfait autodidacte, très secret.
Oui, je sais ce que c'est que l'Equipe. Il m'énerve, mais il n'a pas tort le vieux beau. Je laisse la conversation partir en roue libre, j'écoute distraitement.
Une petite loupiote s'est à nouveau allumée mais je n'ai pas relevé sa phrase. Quel crétin je fais, il parlait de quoi déjà ? Quelque chose a fait tilt, ah oui, ça me revient. Je l'arrête, je lui coupe la parole comme un malotru, et le fait est qu'il me regarde exactement comme si je venais de pisser sur son bureau.
Je le coupe à nouveau, je voudrais bien lui expliquer que de nos jours on ne parle plutôt de DVD, mais je n'ai pas le temps.
Je le sens agacé par mon impolitesse.
Et je le plante là, je sors en courant de son bureau. Il est midi moins cinq et je vais avoir du mal à être à l'heure à mon rendez-vous avec la stagiaire...
Lorsque j'arrive au bureau, quarante cinq minutes plus tard, la situation est explosive. Fabienne est à cran, Jeff est là qui râle et qui rouspète. Tout cela parce que j'étais injoignable. Aie ! Je sors le portable de ma poche, éteint. Je l'ai coupé dans le bureau du vieux de la fédé et j'ai oublié de le rallumer. Résultat, Fabienne m'a attendu pendant une heure et Jeff... oui au fait, Jeff, tu as quelque chose ? Oui ? Super, allez venez tous les deux, on va au Zinc !
Le Zinc c'est le bistro en bas, flics à tous les étages, ambiance bruyante, électrique et stressée, bref, pile ce qu'il nous faut pour nous détendre en déjeunant sereinement.
Olive, le patron, me hurle que la cinq sera libre dans deux minutes. Puis il replonge sous le bar afin de remplacer un tonnelet de pression. Le pantalon crasseux laisse entrevoir le haut de son derrière rose et dodu. Olive, cent vingt kilos de Toulousain exilé à Paris... Pour le coup, Fabienne arrête de bouder.
Jeff ajoute oui, et même que toutes les troisièmes mi-temps du quinze de France se font ici, et ça depuis toujours. C'est les seuls soirs où il ouvre pas, il faut passer par derrière !
On se fait un chemin jusqu'à la cinq. Olive arrive avec trois kirs. Bon, j'ai plus que des salades, ça va aller ? Fabienne a l'air contente, je crois utile de lui préciser que la notion qu'elle a de salade doit sensiblement différer de celle d'Olive. Une frisée aux aiguillettes confites, ça n'est pas des carottes râpées avec de la laitue autour...
Nous voilà servis. Jeff attaque le premier, mais je l'interromps
Très sérieuse, la voilà qui sort un calepin et qui nous fait un petit topo de sa matinée.
Tout d'abord, le médaillon, celui du musée de l'Hermitage. Fabienne a eu pas moins de cinq personnes en ligne avant de pouvoir parler au spécialiste, en l'occurrence, à la spécialiste de ce type de bijou. Le médaillon qui se trouve au musée date bien du début du dix-septième siècle, et son origine a pu être déterminée : probablement la ville de Wiesbaden dans la région de Hesse, en Allemagne. Fabienne continue :
Fabienne a envoyé par mail une photo du médaillon prise dans le vestiaire. L'experte russe est à peu près sûre que les trois médaillons sont de la même origine et représentent trois enfants de la même fratrie. Trois fillettes, ou bien encore la même enfant à trois âges différents.
Le brouhaha du bistro ne nous atteint plus, quelque chose est en train de surgir, un souvenir très ancien, sur cette nappe à carreaux.
Fabienne fait une courte pause, mais ce n'est pas pour engloutir une feuille de salade. Elle nous regarde, puis elle poursuit :
A ces mots, je sens Jeff qui bouillonne et qui s'agite. Il a lui aussi des choses à dire, l'excitation me gagne moi aussi.
Le voleur a défoncé une fenêtre. Un silence. Je lève mon verre, le fais tinter contre celui de Fabienne. Bravo miss, merci, c'est du bon boulot.
Jeff trépigne.
Il trempe les lèvres dans le Cahors puis il poursuit :
Sans doute ceux de la gosse du portrait, ils seront analysés, Viktor a relevé aussi de bonnes empreintes sur la bordure et sur le fond en or lui aussi.
A mon tour, je goûte le vin, bien que je le connaisse par cœur. Je réfléchis, cette histoire de médaillon, ça nous mène où ? Il ne faut pas que l'on se perde dans des détails secondaires ; mais tout de même, ce cambriolage... troublant tout cela.
Fabienne nous regarde tous les deux, puis elle reprend :
L'un des vendeurs avec lequel elle a discuté l'a assurée que le modèle en question est destiné au grand public, aux antipodes des chaussures des champions. Il les a peut-être achetées pour un copain, un frangin ?
Jeff intervient,
Devant notre interrogation muette il ajoute que la sœur est morte à l'âge de cinq ans, sous une voiture dans une rue d'Alger, dans les années soixante-dix. Il n'y a à priori aucun lien avec l'affaire d'aujourd'hui.
Elle reprend :
Vérifier au-delà représenterait un travail de folie. Tous les trois nous le savons parfaitement. Il est quasiment impossible de connaître une date d'achat, pire encore de repérer l'acheteur. Je soupire, merci Fabienne, on laisse ça de côté pour l'instant. On va se concentrer sur le médaillon, tu vas rappeler les Russes, leur demander si leurs médaillons ont été ouverts, s'il y avait des choses dedans, tout, quoi...
Moi, j'ai besoin de me rendre compte à quoi ressemblait ce gars quand il était en meilleur état que celui où je l'ai vu hier. Je vais essayer de trouver un reportage où on le voit courir. Il a bien failli gagner une course internationale, je veux voir ça. Jeff, tu viens avec moi ou bien tu retournes harceler le Polak ?
Je regarde Olive qui se déplace avec aisance dans son petit restaurant. Un éléphanteau qui ne fait jamais tomber un verre, qui ne bouscule jamais une table. Une force incroyable sous contrôle. Les images de la nuit se bousculent, quelle force déchaînée a-t-elle pu mettre Brahim Boucida dans cet état, quel déferlement de haine a-t-il pu le projeter contre le mur après lui avoir littéralement arraché le bras ? Et pourquoi lui avoir coupé sept de ses doigts ? Olive dépose la note sur la table, sa main est immense, quelle taille avaient celles qui ont tué Brahim ? Est-ce que ce médaillon délicat leur appartenait ?
Nous nous séparons à la sortie du restaurant ; avant de me rendre à la Maison de la Radio, je me dirige vers les quais de Seine, fumer et réfléchir en chinant chez les bouquinistes. Le petit stand de Fred est ouvert, il est assis à côté, un vieux Paris-Match entre les mains.
Et là, normal, je suis interrompu par le téléphone. A se demander comment on faisait pour travailler autrefois, au bon vieux temps, il y a cinq ans.
C'est Fabienne, la maison est en effervescence, décidément c'est la foire aux rebondissements aujourd'hui. En quelques mots elle douche mon humour caustique. Je regarde Fred qui me regarde, il a vite fait de comprendre que ce n'est pas tout de suite qu'il me vendra une édition originale et dédicacée.
Je la coupe,
A son tour de m'interrompre
Préface ici : http://khanardo.kikourou.net/billet.php?idbillet=25
Chapitre 1 ici : http://khanardo.kikourou.net/billet.php?idbillet=27 Chapitre 3 ici : http://khanardo.kikourou.net/billet.php?idbillet=30Chapitre 4 ici : http://khanardo.kikourou.net/billet.php?idbillet=31
C'est au moment précis où Marius décide de se noyer que le téléphone sonne. Marius, c'est mon deuxième fils, un an et demi et pas toutes ses dents. Marius met de l'ambiance dans la maison, Marius embête pas mal son grand frère, quand Marius n'est pas occupé à faire très peur à son papa, et je ne parle même pas de sa mère... Pour l'instant, voyez-vous, il vient de déraper sur le petit canard jaune, enfin je crois, je ne prends pas le temps d'élucider la question, je le sors de son bain in extremis. Alors, bien sûr, le téléphone peut sonner, le répondeur s'en chargera.
Mais le répondeur ne se déclenche pas. La sonnerie cesse, puis reprend. Petit signal qui signifie « mon forfait est mort, rappelle-moi », on n'a pas fait dans l'originalité, mon épousée et moi. Bon, tout d'abord, sécher et habiller Marius. Manifestement, il n'a pas apprécié la noyade ; il me vrille les tympans puis me régurgite de l'eau savonneuse sur l'épaule. Je rouspète, on se dispute et il finit en vrac, à moitié entré dans sa grenouillère, à côté de son frère trop occupé d'ailleurs à jouer avec les Lapins Crétins sur l'ordinateur pour s'en offusquer. Parce que, pendant que l'on finissait tous les deux de mettre au clair cette petite histoire de canard jaune, le téléphone a sonné de nouveau. Deux coups énervés et énervants, il faut que je me bouge ! Et le repas qui n'a pas avancé d'un poil, et les courses qui sont encore dans les sacs Monoprix ! Bref... une soirée on ne peut plus normale.
Je n'ai pas le temps de composer le numéro du portable que le téléphone recommence à sonner.
- Ecoute, laisse moi le temps, Marius était en train de...
Je me fais couper la parole.
- Désolé vieux, c'est pas Pépette, faut que tu rappliques.
Pépette c'est le surnom de ma compagne, j'ai bien peur que pour ça non plus, on n'ait pas été très originaux. Et le boulot qui se rappelle à moi à vingt heures, ça n'est pas très original non plus. Je soupire.
- Dis Jeff, tu sais bien que le jeudi soir je suis seul avec les mômes non! Et il se passe quoi d'abord?
Jeff, c'est original aussi, ça ; c'est le diminutif de Jean-François. Dingue, non ? Si j'en avais le temps, j'écrirais un roman sur la banalité de la vie et les efforts désespérés que l'on fait tous pour en sortir... de la banalité, pas de la vie. Bref, Jeff, je veux dire l'inspecteur Jean-François Recik interrompt cette puissante réflexion.
- Un meurtre, un truc pas banal dans un stade, il y a une heure; il faut que tu viennes fissa. T'as pas mangé j'espère, parce que c'est pas joli à voir à ce qu'il paraît...
- Ecoute Jeff, tu sais très bien que je ne peux pas laisser mes gosses comme ça, Gaëlle est à son cours de danse et...
- Appelle-la... ou la baby-sitter; vous en connaissez bien une non? Dis lui de rentrer, démerde-toi, on se retrouve au stade de la Porte de Charenton dans vingt minutes. Grouille!
Je ris jaune.
- Jeff, n'oublie pas que je suis ton chef je...
Il a raccroché. Eh m... !
Je connais Jeff depuis dix ans. En dix ans, il m'a parlé comme ça trois fois, et à chaque fois l'affaire s'est révélée être énorme. Il a du flair, le chic pour deviner si un coup sera un gros coup ou juste un assassinat « pour rire ». On a travaillé ensemble sur des dizaines de meurtres. L'avant-dernière enquête lui a même valu une balle dans le poumon. A cinq centimètres près, son gosse devenait le mien, vu que je suis son parrain et que Jeff l'élève seul.
J'appelle Marion, baby-sitter de son état, les gosses l'adorent. Je ne peux quand même pas décemment sortir Gaëlle de son cours de danse. Une sonnerie, deux sonneries... ouf, Marion répond. Non non, je ne la dérange pas, oui oui elle est libre, elle arrive. Il faut préciser qu'elle habite au second et nous au quatrième. Ça aide.
Je retourne voir où en sont les Lapins Crétins. Devant l'écran, Marius bavoche dans son doudou et Antonin reste concentré. Je n'ose lui parler de ses devoirs... Dites les gars, il faut que je retourne travailler, Marion va arriver, elle vous fera des pâtes, ça vous va ? Pas de réponse. Faites des gosses...
J'allume une clope en mettant de l'eau à chauffer puis Marion tape à la porte. « Marion, je file ; fais leur des nouilles et couche-les tôt, surtout Tonin qui a école demain ! »
Un bisou à chaque lascar et me voilà dans la rue, il crachine, il fait froid, tout pour plaire ! Heureusement que c'est direct par le métro, Jeff me ramènera. J'adore ça, manger un sandwich à minuit dans la voiture. Ah misère...
Le stade de la Porte de Charenton... Quelques courts de tennis, des fourgons avec des filles en fin de course à bord et des quidams tout autour qui se donnent l'air d'être là pour le gaz, des joggeurs attardés... Au printemps, avec la Foire du Trône, ça doit être plus vivant ; pour l'instant ça dégage une impression plus que tristounette. Le secteur est déjà bouclé, gyrophares, balises... même les pompiers sont là. Au niveau du portail, un agent est en train de vomir dans les buissons, je me dis que ça commence fort, mais Jeff surgit à ce moment là, excité comme une puce
- Ah quand même, te voilà, qu'est ce que tu foutais! Bon, viens à l'intérieur, on n'a jamais vu un truc pareil, dépêche-toi, allez!
Je râle un peu :
- Dis voir Jeff, tu sais que je suis entré comme dans un moulin là, c'est qui le responsable de la sécu ce soir?
- Grouille-toi je dis, ils ont déjà commencé les prélèvements!
Bon ça y est, Jeff est énervé, il vaut mieux se taire ; je le suis, non sans jeter un dernier regard à l'agent qui tente de reprendre sa faction, encore pâlichon et le regard un peu perdu. Qu'y a-t-il là-dedans, dans ce vestiaire ?
Au niveau de l'accueil, un simple guichet en bois et quelques bancs le long des murs. Assis-là, dans un coin, un grand type en tenue bleue et rouge, les couleurs de la ville de Paris, manifestement le gardien ou bien quelque chose comme ça. Il pleure très silencieusement, enfin, je me doute qu'il n'est pas en train de rire, tout recroquevillé qu'il est contre un immense flic qui lui tapote l'épaule avec une régularité de métronome.
Au sol, du sang. De grosses traces sanglantes laissées par des chaussures, avec un gars du labo en train de faire ses prélèvements.
Je le salue
- Salut Viktor, on peut avancer par là?
- Salut, oui, vas-y, longe le mur, là. Jeff va te guider.
- C'est le vestiaire, par ici? C'est là que ça se passe?
- Oui, oui. Il relève la tête, lui aussi me paraît un peu atteint, le Polak. Ses yeux tout clairs brillent un peu, mais pas seulement de l'excitation du limier sur sa piste...
- Tu sais, j'ai pas relevé encore grand-chose là-bas. C'est dur. Fais-toi une idée et reviens causer avec le gardien, on ne va pas tarder à le raccompagner chez lui. Il a un mouvement de menton vers le gars en bleu.
- Merci Viktor, allez, on y va Jeff.
Il a déjà filé derrière, ce qui ne m'étonne qu'à moitié, je le connais bien ce loustic. J'avance seul. Je sais qu'en ce moment précis les images se gravent en moi, je sais qu'elles émergeront plus tard, je ne cherche pas à mémoriser, à me souvenir. Chacun sa technique. Mais je perçois déjà l'odeur, cette odeur du sang qui n'est perceptible que lorsqu'il y en a beaucoup... du sang.
Au fond, les toilettes, rien de spécial mais je m'y attarde une minute, plus pour retarder le moment d'entrer dans le vestiaire que pour autre chose. Je sais qu'une fois entré, la première image sera fondamentale pour la suite de l'enquête, ma mémoire est vierge encore de cette première image, alors j'en attends encore un peu la vision.
Une vision d'épouvante. Il y a un corps, là, à mes pieds, et j'ai failli buter dedans. Il n'y a pas de mots pour décrire ça. La tête a éclaté, comme une pastèque serait-il banal de dire, mais c'est exactement le cas ; au-dessus des yeux, tout le haut du visage se perd dans une bouillie infâme. Le reste du corps semble désarticulé, comme jeté du haut d'un avion. Un bras manque, il n'a pas été découpé, plutôt arraché. Le carrelage est recouvert de sang et j'ai beau faire attention pour Viktor et ses petits prélèvements, je ne peux pas faire autrement que de marcher dedans. Je pense à mes gosses, je ne peux pas rentrer comme ça, je devrai nettoyer mes chaussures. Pensées grotesques, images de cauchemar.
- Le bras est ici, dans les douches!
Bon, Jeff me semble en forme, je le laisse investiguer la douche. Dans ma tête, la machine démarre, les premiers éléments se mettent en place. Le pauvre gars a l'air jeune, il est nu. Il sortait ou entrait dans la douche, et il a été tué ici même, l'assassin est ressorti par l'entrée, il n'y a pas de fenêtre. Il n'y a pas d'arme, rien, rien qui puisse avoir mis la tête dans cet état. Cette immense tache de sang sur le mur ; Bon Dieu, on n'a pas pu le projeter au point de...
M... , le juron m'échappe, il manque deux doigts à la main restante, le pouce et l'index. Meurtre rituel, fétichisme, barbarie, des tas d'idées bizarres commence à se télescoper à toute allure. Il semble qu'ils aient été coupés assez nettement, le labo pourra en dira plus mais qui a pu le mettre dans cet état, et comment... Je suis soudain submergé par une sensation de peur ; il y a, pas encore très loin d'ici, quelque part dans cette ville, quelqu'un qui vient de commettre cette horreur. Après quinze années de service je n'ai encore jamais rencontré une barbarie pareille. Celui qui a commis cela est certainement doté d'une force monstrueuse, sauvage. Que s'est-il passé dans ce vestiaire ?
Dans la douche, Jeff est en arrêt devant une porte complètement déchiquetée en son milieu et arrachée de ses gonds supérieurs.
- Regarde ça, c'est dingue, il y a des débris humains dans les éclats de bois, j'ai l'impression que son bras a été arraché par là, c'est de la folie, non ?
Jeff, égal à lui-même, un excellent limier certes, mais... comment dire, un peu dépourvu d'états d'âme avec des manières pour le moins brutes de décoffrage.
Je regarde la porte, le bac à douche, les murs littéralement recouverts de sang.
- Bon, Jeff, tu prends les photos, on va causer avec le gardien, on reviendra après, j'en ai assez vu, là...
- Attends, attends! Regarde là, tu vois sur ce bout de bois, il y a des poils blonds... et le gars, ben il est bien brun non? Il faut que Viktor récupère ça, si ça se trouve, la porte a été défoncée à mains nues et on aura plein de traces dessus!
A mains nues... la porte est en bois, du bon bois bien solide, trois centimètres d'épaisseur. Qui pourrait faire cela ? Je me vois déjà en train de prospecter du côté des clubs de karaté, souvenirs de films de kung fu, visions grotesques qui se superposent à ce décor de meurtre sordide.
L'épouvantable réalité s'impose à mon esprit.
- Jeff, tu crois qu'il a pu être arraché de la douche au travers de la porte? Et ce serait comme ça qu'il aurait perdu son bras?
- Mouais, ça se tient... Celui qui a fait ça devait être costaud, mais tout le sang qu'il y a dans l'ouverture appartient forcément à la victime. On le saura vite. Dans tous les cas, ça m'étonnerait qu'il soit sorti comme ça, à poil de sa douche parce qu'on le demandait dehors, hein?
Jeff, toujours le mot pour rire, mais aujourd'hui l'atmosphère a bien du mal à se détendre. Je réfléchis encore un peu. Tout ce sang... Oui, ça se tient comme dit Jeff. Et le bras, à nos pieds... ah misère, je n'avais pas vu, tous les doigts manquent, sectionnés à la base ! Je balbutie plus qu'autre chose :
- Les doigts, Jeff, tu as vu sa main, il manque tous les doigts!
- Bien sûr que j'ai vu, en tout il lui en a coupé sept, des doigts. C'est curieux ça aussi...
C'est curieux, tu parles, j'en ai assez, je veux sortir de là maintenant. Je houspille Jeff.
- Je vais voir le gardien, maintenant, tu me rejoins?
- Vas-y, je fais des photos de la porte et puis j'arrive.
Je sors de la douche ; près de la porte, un banc, sur le banc un sac de sport ouvert : des affaires, un short, un maillot... Inexplicablement, je commence à ressentir une certaine angoisse, presque de la peur. Sous le banc, deux paires de chaussures de sport, enfin plus exactement une paire et demi : une chaussure traîne au milieu de la pièce. Il y a un truc bizarre, j'enfile des gants, je ramasse cette chaussure : elle est immense, une pointure large, très large, du cinquante ! L'autre paire, beaucoup plus petite est en quarante-deux. Je retourne au corps. Avec ma chaussure à la main, je me sens un peu... bon, bref.
Je constate immédiatement que le gars était très loin de chausser du cinquante.
- Jeff, il faudra interviewer le type à qui appartenait la deuxième paire de baskets, tu as vu leur taille?
- Oui oui, j'avais noté ça. T'inquiète pas, je m'en occuperai dès que l'identité m'aura fourni ses coordonnées, ses papiers ne sont pas dans son sac.
Sacré Jeff, je me demande à quoi je sers parfois.
Les pensées reviennent, désordonnées, une force gigantesque... Une pointure cinquante...
- Jeff, je suis avec le gardien, je vais...
Je m'interromps brusquement, j'ai déplacé le sac de sport et un petit objet qui était coincé est apparu en dessous. J'ai gardé les gants, je le ramasse. C'est un médaillon dont la chaîne est cassée. Une fine dentelle d'or entoure un portrait à l'ancienne. Une petite fille blonde aux yeux un peu exorbités sous un front trop bombé. Elle n'est pas très jolie mais une grâce légère se dégage du tableau, une fillette de sept ou huit ans qui sourit à peine, dans sa robe bleue avec un col en dentelle un peu suranné. Je pose le médaillon sur le banc, Viktor le trouvera.
Un dernier regard au corps qui se trouve là et je sors de ce vestiaire, vidé de tout sentiment et de toute espèce de compréhension. Je viens de rencontrer l'indicible et ma pensée ne peut l'appréhender.
Le gardien s'est redressé, il ne pleure plus, les yeux un peu perdus dans le vague. Je m'assois à côté de lui, je ne parle pas. Je sais par expérience l'importance qu'auront pour moi ses premiers mots et j'ai besoin, surtout, de me refaire une petite santé mentale après tout ce que je viens de voir.
A l'heure qu'il est, mes gosses sont endormis contre leur doudou et leur père tente de ménager sa santé mentale défaillante en parlant avec un antillais qui doit peser un bon quintal et qui pleurait comme une madeleine il y a dix minutes.
Un quintal... Je regarde ses pieds, bon je ne vais pas commencer par lui demander sa pointure, hein... pensées grotesques à nouveau, il vaut mieux que je prenne la parole.
- Monsieur, je suis le lieutenant Dominique Murati de la Police Criminelle. Je peux vous parler quelques instants?
Pas de réponse, le gars me regarde, hébété.
- On va vous raccompagner chez vous, où habitez-vous?
- A Ivry, il faut que je prenne le bus.
- Ne vous inquiétez pas, on va vous ramener. On ne vous laisse pas partir comme ça. Il faut prévenir votre femme, vous avez des enfants?
- Oui, je...
Et vlan, le revoilà qui fond en larmes.
- Monsieur, vous savez comment il s'appelait le gars, là, à côté?
- Oui, Brahim, mais je connais pas son nom de famille.
Je tiens un bout de fil de la pelote, je ne le lâche plus maintenant.
- Et il venait souvent ici?
La suite arrive, les mots se pressent, désordonnés. Le dénommé Brahim était un habitué, il passait tous les soirs ou presque au vestiaire, et le jeudi il prenait sa douche après la fermeture. Ça ne me paraît pas très réglementaire, mais j'évite de relever la chose.
Lui, le gardien, il s'appelle Salomon Laquitaine, il travaille ici depuis trois ans maintenant, il aimait bien Brahim, un bon coureur semble-t-il. Je prends des notes, essentiellement pour lui montrer que je l'écoute sérieusement, mais je réfléchis en parallèle. Il est gentil ce Salomon, il m'inspire confiance, je lui demande si Brahim avait des copains, une amie, ou peut-être des gens qui lui en auraient voulu ?
Non, certainement pas, c'était un brave type. Décidément, ils sont tous gentils dans cette histoire, il y a juste un taré qui en a massacré un, c'est ça ?
- Monsieur Laquitaine, vous ne connaissiez aucune relation à Brahim ?
Eh non, il ne connaissait personne.
Je perds mon temps avec lui, je fais un signe à l'agent, il s'approche du gardien et l'invite à le suivre.
- Vous savez inspecteur, Brahim, c'était un vrai champion, il commençait une grande carrière! Il avait presque gagné une grande course...
Bon, il pleure à nouveau.
- Merci monsieur Laquitaine, rentrez maintenant, reposez-vous. On vous raccompagne.
Il enfile son manteau, cherche ses clés dans sa poche, et soudain un cri d'horreur, des doigts coupés tombent de la poche, par terre, livides et découpés net.
Cela fait pas mal de temps que l'idée me turlupine (de cheval), et avant que cette idée-là ne devienne une idée au goût de réchauffé, je me lance dans les profondeurs du forum, afin de rendre un hommage discret à l'un de ses indispensables piliers, un kikou à la gentillesse proverbiale, même si le premier abord peut inspirer crainte et calage de trouillomètre à zéro.
Mais comme j'ai eu un jour l'occasion de le dire, « ce genre de mec plein de muscles et de poils ne m'impressionne pas du tout », alors c'est en toute décontraction que je m'en vais vous faire l'apologie de mon expert ès langage préféré, j'ai nommé le Benos.
Benoît, je te dois certains de mes plus beaux éclats de rire devant l'écran de Kikourou ! J'ajouterai que je suis particulièrement heureux et fier d'avoir bu la mousse avec toi, aux Templiers 2007.
Je te dis à bientôt, au plus tard sur certain tracé de la yaute...
La musique :Ca m'est déjà arrivée d'avoir la gerbe en courant comme pendant un combat, cela venait surtout quand je montais dans les watts un peu trop !
La boisson
Les irritations en course
L'équipement
La sexualité
L'alimentation
L'entrainement
Les pollueurs
Les tricheurs
Le forum
Du pur Audiard
Et le mot de la fin :
"Ce matin au bord de la Loire c'est -4 ° et beau ciel bleu, idéal pour aller courir une heure tiens !"
Comme tous les jeudis, il s'est rendu au stade pour courir autour de la piste. Et comme tous les jeudis, il a couru sous la faible lumière que diffusent les éclairages publics, lorsque seules les ampoules jaunâtres fonctionnent, les rampes halogènes restant éteintes par économie. S'il le voulait, il pourrait réaliser cet entraînement le mardi, jour où le stade est éclairé, mais cette solitude, à deux pas du périphérique, lui convient. Le mardi, des dizaines de footballeurs en herbe envahissent le terrain, débordent sur la piste et le gênent dans ses évolutions...
Il aime ces tours de piste, qu'il réalise à une vitesse assez rapide. Tous les athlètes pratiquent ce type d'entraînement, qui plus est quand leur niveau est élevé. Lui court à un très bon niveau, un excellent niveau même, ce qui l'amène assez régulièrement sur les podiums. Il adore le jeudi soir, et entre toujours sur la corde avec un réel plaisir. « La corde », ce couloir le plus proche du centre du stade où il va enchaîner des kilomètres à une allure que seuls quelques athlètes pourraient soutenir avec lui.
A la fin de la séance, le crachin commence à tomber dans cette ambiance si particulière de bon nombre de soirées de novembre à Paris. Il termine par quelques minutes à allure réduite et quelques étirements. Puis, tout en remontant vers les vestiaires, il pense à la compétition de dimanche. Il lui manquera la fraîcheur physique car les courses se sont succédées à un rythme rapide ces dernières semaines, mais il sait pouvoir décrocher un bon classement, ou bien encore un temps qui lui permettrait d'être qualifié « élite » pour un marathon de printemps. Son objectif principal, c'est le marathon de Paris, en Avril, il le gagnera, cela ne fait aucun doute pour lui.
Les tennis sont déserts, éteints, de même que l'accueil et les vestiaires. Depuis plusieurs mois, il bénéficie d'un arrangement avec les gardiens qui lui laissent la possibilité de s'entraîner et de prendre une douche avant qu'ils ne reviennent fermer les vestiaires et les portails. Après la journée de travail et le court trajet en métro, retrouver ce petit stade de la Porte de Charenton constitue pour lui l'un de ces moments de plaisir autour desquels une belle vie se construit. Et la solitude sur la piste, dans les vestiaires, dans les allées qui mènent à la station de métro ne le gêne pas, bien au contraire. Définitivement, le jeudi est son jour...
Il allume le vestiaire, tous les casiers sont ouverts et vides sauf le sien ; il est bien le dernier. Tout à l'heure, Salomon ou Daniel viendra fermer et il lui reste le temps de se doucher. Mais la serrure du casier semble coincée et ne se déverrouille pas au premier essai. Il suppose avec agacement qu'elle a dû faire l'objet d'une tentative d'effraction. Il va jeter un coup d'œil rapide dans les toilettes, mais rien ni personne ne s'y trouve. Rien que le silence.
Il se rend toujours dans la même cabine, celle dans laquelle la pression est la plus forte. La température de l'eau est difficile à régler, alors il la laisse couler durant toute la durée de la douche et la vapeur envahit peu à peu la pièce.
A côté, au niveau de l'accueil, quelques petits bruits ; Salomon est sans doute arrivé, et a commencé à fermer les volets. Il s'entend bien avec Salomon, mieux qu'avec Daniel qui se plaint toujours de ceci de cela, des joueurs de tennis qui ne lui disent pas bonjour, des gosses qui salissent juste après qu'il a nettoyé, des routiers en transit sur le périph' qui voudraient se doucher gratuitement, des prostituées qui se moquent de lui depuis leur fourgon, de ceci, de cela... Salomon est fondamentalement beaucoup plus cool, c'est d'ailleurs lui qui lui a proposé de profiter des douches après la fermeture des locaux.
Salomon doit maintenant se préparer à laver le vestiaire, car il entend le glissement du tuyau qu'il tire sur le carrelage. Il lui crie, pour couvrir le bruit de l'eau, qu'il va bientôt avoir terminé, mais rien ne lui répond.
Vaguement inquiet, après tout il peut tout aussi bien s'agir d'un voleur ou encore d'un autre employé que Salomon, il se prépare à jeter un coup d'œil sous la porte et il s'accroupit en laissant l'eau continuer de couler.
A l'instant, à l'instant même où ses yeux se posent sur ce qui se trouve juste derrière la porte, à vingt centimètres de lui, une vague de peur le submerge. Quelqu'un est là, contre la porte, à la toucher, qui ne bouge pas, quelqu'un qui ne peut être qu'une menace dont il ne voit que les deux pieds parfaitement immobiles et tournés vers sa cabine de douche.
Il se relève brusquement, trop brusquement, et ce geste manque de le déséquilibrer, de le faire glisser sur le carrelage mouillé. Il se force à rester le plus calme possible mais son cœur s'emballe ; il cherche le moyen de fuir, mais où aller ? Les cabines communiquent entre elles par le haut puisque les cloisons qui les séparent ne montent pas jusqu'au plafond. Par le haut, alors ? Il laisse couler l'eau afin de masquer les bruits qu'il pourrait faire et cherche à monter le long de la robinetterie. Et après, que faire ? Il sera forcément repéré au moment où il quittera l'autre cabine. Il jette un œil vers la porte. Il suffoque de peur. Celui qui l'attend juste derrière est d'une taille gigantesque, il peut voir cette touffe de cheveux blonds filasse collés par la crasse dépasser au-dessus de la porte.
En cet instant même, il réalise alors que sa vie est suspendue à cette porte qui le sépare encore de celui qui l'attend. Il s'accroupit une deuxième fois, les deux mêmes pieds, la même immobilité, le même silence. C'est au moment où il ouvre la bouche pour lancer une phrase, une supplique, quelque chose qui en appelle à la pitié, que le premier coup retentit. Un coup phénoménal, un coup fait pour détruire cette porte, un coup d'une puissance inimaginable. La porte plie littéralement mais ne cède pas. Pas encore. Maintenant il supplie, il pleure et ses pauvres phrases se perdent entre le fracas de la douche et ses propres sanglots. Il demande à vivre, il demande à ne pas être tué, il pleure mais le second coup le pétrifie. Fasciné, il regarde sans même pouvoir bouger, et d'ailleurs, où irait-il ? Il regarde la porte se fendre en son milieu, s'ouvrir sous la pression d'un coup de poing gigantesque, il regarde ce poing, cette main, il regarde hébété cette main entrer par l'ouverture et arracher des éclats de bois.
Il ne voit que cela, cette main qui se fraie un passage à travers la porte, qui arrache le bois de la porte et qui va bientôt pouvoir entrer entièrement dans la cabine. Il s'est remis à hurler, avec l'espoir fou d'alerter quelqu'un, Salomon, Daniel, un coureur attardé dans les parages... en vain. Ses supplications se perdent dans le vacarme de la porte qui vient de se rompre. Une main gigantesque pénètre dans la cabine, suivie par un bras d'une longueur démesurée. Il est pris au piège, et le piège se referme sur lui maintenant ; cette main le happe, il glisse, la main le rattrape, il ne peut même plus crier, hébété maintenant par la douleur car cette main vient de se refermer sur son bras et son étreinte lui écrase le poignet.
Une poignée de secondes, une éternité, durant laquelle la main renforce sa prise, il tente encore de s'en libérer, mais il est trop tard. Maintenant, inexorablement, la main, le bras, le tirent vers la porte, et il réalise que l'horreur est à venir. Car la porte est là, encore, éclatée en son milieu et il va être écrasé contre elle. Il tente de se laisser tomber, mais ce qui lui broie les os ne le lâche pas, bien au contraire. Les bouts de ses doigts ont bleui maintenant. Un hurlement suraigu sort continûment de sa gorge, un hurlement qui ne ressemble en rien à quelque chose d'humain. La terreur primaire a noyé son cerveau et a anéanti ses capacités de réflexion. Il est maintenant plaqué contre la porte, tout son bras a été aspiré de l'autre côté par cette force gigantesque, inhumaine. Mais la traction ne cesse pas, déjà son épaule vient de se déboîter. L'affreuse et soudaine douleur de la luxation a manqué de lui faire perdre connaissance ; malheureusement pour lui, sa condition physique au-dessus de la moyenne ne permet ni à son cœur de céder ni à sa conscience de s'évader. Son calvaire n'est pas fini, déjà des ligaments cèdent, des tendons se déchirent, son bras est en train de lui être arraché. Un craquement abominable suivi d'un gargouillis infect, il retombe en arrière, regardant sans y croire le moignon et le flot de sang qui s'en déverse, au ras de son cou.
De l'autre côté de la porte, il croit percevoir comme un cri, un rugissement de colère. Il s'évanouit enfin, mais les coups reprennent, et la porte finit par céder complètement. Il reprend conscience pour voir son agresseur entrer dans la cabine de douche ; et là, à cet instant, il comprend. Il comprend enfin, mais il est bien trop tard, il est attrapé par les pieds et tout son corps est projeté comme un pantin contre le mur par la force phénoménale. Un premier choc lui brise le dos et les jambes, le second est d'une violence inouïe. Submergé par la terreur et la douleur il ne le ressent qu'à peine, alors qu'en réalité le coup a fait éclater les os de son crâne. Il vient de mourir, mais face à l'horreur de ce calvaire ses sens avaient de toute façon déjà déserté son corps.
Le silence revient, seul le bruit de l'eau dans la douche résonne maintenant.
Et tandis que dans les yeux déjà vitreux du supplicié le reflet monstrueux de son assassin s'éloigne, les murs carrelés du vestiaire renvoient l'écho d'un dernier cri de rage.
Lorsque j'habitais à Paris, je m'entrainais dans le Bois de Vincennes. A un moment donné, lassé des démarrages hargneux de pitts, dobermans, bergers teutons et autres canidés après mon fessier, j'avais acheté sur Saint-Serge-VPC une bombinette de produit répulsif au piment. Ma bombe atomique à moi, je ne m'en servais jamais, elle me rassurait.
Jusqu'au jour où, en plein samedi après-midi, dans un Bois ensoleillé et bourré de monde, je fus pris à partie par un gros machin noir et baveux, avec du orange là, et ici aussi. Un rottweiler je crois. L'adorable type de toutou dont le maître jure la main sur le cœur qu'il est gentil, qu'il ne mord jamais, qu'il veut seulement jouer, et que d'ailleurs il lui confie ses gosses en toute confiance. L'adorable type de toutou qui partage avec deux ou trois autres races la particularité d'aimer tellement les enfants que de temps en temps, enfin, bref... Les journaux disent tellement de bêtises, hein ?
Bref, disais-je, je fis usage, pétrifié de terreur que j'étais, de ma bombe répulsive. Un joli nuage rouge rétablit instantanément mon espace d'intimité avec le gentil chienchien, et je m'apprêtais à repartir lorsque le maitre, la maitresse, le copain du maitre et d'autres personnes (je ne les comptai pas !) apparurent soudainement. Il faut croire que pour un jogger qui faisait dans son short devant l'affirmation de leur personnalité par canidé interposé, il n'avaient pas jugé utile d'appeler Junior, voire de rassurer le jogger. Par contre, que celui-ci mette un petit coup de gaz dans la truffe de l'extension de leur virilité, ça oui, cela les fit réagir.
Ce jour-là je crois bien que je dois sinon la vie, du moins l'intégrité de mes dents, de mon nez et de pleins d'autres choses excessivement utiles, à mes remarquables capacités d'accélération, obtenues par la fréquentation assidue d'une piste de tartan. Car ces personnes de si bonne compagnie me semblèrent comment dire, soudainement très fâchées à mon encontre. Peut-être avaient-elles réservé le Bois de Vincennes à leur usage exclusif, ou bien les quelques milliers de promeneurs et joggers comme moi n'étaient-ils que des figurants dans le film de leur vie et de celle de leur chien ? Je ne sais. J'accélérai comme un fou, le chien ne me poursuivit pas, encore occupé qu'il était à terminer son steak au poivre sans steak.
Aujourd'hui, plus que jamais, j'inculque la méfiance (j'ai bien dit la méfiance, pas la peur) à mes p'tits :
Tous les chiens sont gentils sauf quand ils ne le sont pas.
Evangile selon St Khanardô, Chapitre II verset 34.
Et mon papa qui bossa dans un cyno-groupe, et ma frangine qui est vétérinaire, et son mari aussi ne me contrediraient pas je crois...
Je terminerai par une devinette : connaissez-vous la différence entre un pitt et un caniche ? Eh bien, quand il se masturbe sur ta jambe, le pitt', tu le laisses finir...
Les kikous,
J'ai bien souvent du mal à alimenter mon blog avec des petites histoires, toujours à cause de ce temps dont je manque de façon chronique, ce qui est plutôt dans l'air du... temps.
Comme vous êtes tous très gentils, personne ne m'a encore dit que c'est un peu abuser que d'avoir ouvert un blog pour n'y produire que 23 billets en sept mois (le premier billet, il compte pas).
Alors, alors, eh bien je vais me pompoculthérapeuter en choisissant de me mettre la pression tout seul. Je vais donc m'imposer dans les mois qui viennent d'écrire une histoire par épisodes. J'ose espérer que le respect du lecteur me poussera à ne pas différer plus que de raison les livraisons successives de ces épisodes !
J'aurai pour m'aider quelques références absolues, dont Stephen King avec sa « Ligne verte » (The green mile) qui a fut publié en six livraisons (de mars à août 1996), à la manière des feuilletonistes du XIXème siècle (avec comme modèle avoué Charles Dickens). L'immense talent de Stephen King a d'ailleurs fait que « La ligne verte » a contribué à relancer le genre littéraire oublié du roman-feuilleton.
Toutes les livraisons comportaient, en dernière page, la même annonce :
Peut-on encore écrire des romans en épisodes, comme cela se faisait autrefois ? Rédiger dans l'urgence, créer chaque mois le suspense, suivre les réactions de ses lecteurs ?
Une sacrée pompoculthérapie, pas vrai ?
A bientôt les kikous.
Chapitre 1 ici : http://khanardo.kikourou.net/billet.php?idbillet=27Chapitre 2 ici : http://khanardo.kikourou.net/billet.php?idbillet=29Chapitre 3 ici : http://khanardo.kikourou.net/billet.php?idbillet=30Chapitre 4 ici : http://khanardo.kikourou.net/billet.php?idbillet=31